Le thé dansant. ( été 1941)

 

Quel merveilleux été... Et dire que l'Europe est à feu et à sang ! Ce matin je vais à la plage de Pully. Je descends jusqu'au bord du lac en vélo; ma mère et ma sur viendront plus tard avec le pique-nique.
Les bains ne sont pas encore ouverts, mais je suis un habitué; j'entre sans histoire. J'assiste à la toilette de la plage; au lavage des cabines à grande eau; Iseli, le garde, ratisse le sable. Il ramasse parfois des pièces de monnaie ou des bijoux. Aujourd'hui il ne trouve rien.
Il fait encore frais. Je reste les pieds dans l'eau en frissonnant. Pas le courage de me jeter à l'eau. Je pousse la barque du gardien et saute prestement dedans. Je me laisse dériver en direction du plongeoir, (qui se trouve en pleine eau.)
L'eau est claire, couché à plat ventre, je regarde le fond; l'eau est comme du cristal, on distingue chaque grain de sable et des myriades de vengerons viennent chercher l'ombre de la barque; la journée sera chaude...
Quelques lève-tôt commencent à arriver. Ceux qui veulent une place à l'ombre, d'où ils ne bougeront plus de la journée.
Pitch me fait signe et se précipite sans hésitation dans l'eau. Il vient vers moi en crawlant, il dérange la paix du matin avec ses battements nerveux; il n'est pas frileux, il est bâti comme un athlète aérodynamique...
= Ca va... elle est bonne... viens! me crie-t-il en me dépassant et en m'aspergeant.
Il grimpe l'échelle du plongeoir. Je me sens un peu honteux, je me roule sur le côté et glisse dans l'eau. J'atteins le plongeoir en nageant en apnée.
Accoudés à la barrière, on regarde les reflets, les algues sont groupées en buissons, comme dans un jardin sous-marin. Quelques perches paresseuses viennent se mettre à l'ombre du plongeoir.
Pitch monte sur la barrière et fait un superbe saut de l'ange, il arrive dans l'eau si parfaitement que l'eau gicle à peine, il s'est glissé entre les molécules. Avec la vitesse acquise, il nage sous l'eau et ne sort la tête que lorsqu'elle touche le sable du rivage... C'est notre jeu préféré... Nager aussi loin que possible sous l'eau... Je m'étends à plat ventre sur le béton déjà chaud du plongeoir .
Je me sens bien dans ma peau et je surveille du coin de l'il le va et vient sur la plage... Je vois arriver ma mère et ma sur. Dans le cabas qu'elles portent, il y a des dolmas; des feuilles de vigne enroulées et farçies avec du riz, de l'oignons et de la menthe, arrosées de citron. C'est mon plat préféré; j'en ai l'eau à la bouche.
Devant le petit kiosque au centre des rangées de cabines, le père Duport arrange ses friandises. Des montagnes de croissants, des petits pains croustillants. J'ai l'impression de sentir la délicieuse odeur de boulangerie; mais c'est impossible je suis trop loin.
Je me décide; je monte sur la barrière comme Pitch et plonge; et ne sors de l'eau que quand ma tête touche le sable... Ma sur est au bord de l'eau elle se prépare à nager, elle est une nageuse, elle n'aime pas plonger. Ma mère et ma sur sont des nageuses de fond.
Moi, je m'ennuie au bout d'un quart d'heure, je préfère plonger avec les copains; c'est à celui qui invente les plongeons les plus compliqués. Je trouve un gamin qui cherche un partenaire pour une partie de ping-pong. Il joue très bien il m'a déjà battu plusieurs fois. On commence une partie sous les peupliers. Un vent léger détourne les balles, cela complique le jeu.
Le lac change de couleur, il devient bleu outremer, comme la Méditerranée. Je n'ai jamais vu la mer, mais on m'a raconté... Après la partie, le gamin me défie au jeu de la poutre, un vieux poteau télégraphique à la retraite soutenu au-dessus de l'eau sur un X en fer. Le truc c'est d'aller jusqu'au bout sans tomber, le poteau s'agitant un peu dans tous les sens... J'aime ce jeu car j'y suis imbattable. J'envoie toujours mes adversaires à l'eau. Il faut faire attention de ne pas tomber à cheval sur la poutre... J'ai vu de belles grimaces lorsque cela arrive aux copains... J'envoie le gamin au jus en quelques secondes. Puis je reste là à attendre un autre amateur. Personne ne vient.
Je reviens au bord et monte sur le toit des cabines pour prendre un bain de soleil. Couché à plat ventre, je surveille ma mère et ma sur qui sont deux points noirs perdus dans le scintillement des vagues du large. Toutes les dix brasses, ma mère lève un bras pour rassurer Iseli le garde, qui la surveille avec ses jumelles en se faisant un mouron du diable!
Il fait trop chaud. Je vais m'étendre à l'ombre où se trouve notre pique-nique. Ma mère et ma sur arrivent enfin. Elles préparent les dolmas; je me jette dessus, on boit du thé au citron avec ça.
On parle de choses et d'autres, de la guerre, des études; ma mère nous raconte une histoire qu'elle vient de lire dans un roman anglais.
Ma sur apprend l'anglais; moi, pauvre cloche, je n'y arrive pas. Je suis bouché de ce côté. Nous sommes en 1941, j'ai 17 ans. Les victoires allemandes font peur. Les gens commencent à changer d'opinion...
= Après tous, les Allemands sont des gens civilisés et ces histoires de camps de concentration, c'est de la propagande anglaise...
Je proteste; j'ai beaucoup parlé avec les réfugiés qui sont logés dans les trois pensionnats de la Rosiaz, autour de la maison. Tous disent la même chose. Il existe en Allemagne des quantités de camps de concentration et personne n'en sort vivant. Je passe pour un communiste, on m'écoute d'un air narquois. Je finis par me taire, après tout, je m'en fous. Que mes camarades croient ce qu'ils veulent... Mais je prie intérieurement pour une défaite de l'Allemagne...
J'en ai assez du soleil et de l'eau. Ce dimanche après-midi il y a le thé dansant à l'Old-India. On y va avec les copains et six jeunes filles juives du camp N° trois du boulevard de la Forêt...
J'ai obtenu la permission du chef de ce camp, une jeune femme de la Croix Rouge. Je remonte à la maison à vélo, c'est une performance par cette chaleur, on grimpe comme sur une route de montagne. J'arrive trempé de sueur, complètement liquéfié. Je me repose sur le balcon.
J'admire le jardin exubérant, débordant de légumes et de fleurs; cela représente un travail intense. Nous n'avons aucun soucis de ravitaillement, et avec nos lapins nous avons une monnaie d'échange.
Je suis heureux, Je pourrais continuer les Beaux-Arts. Mon père, enfin, après 17 ans, a décidé de payer une pension pour ma sur et moi! Un vrai sauvetage... Il y a deux an ma mère a perdu son travail dans l'un des pensionnats du quartier, en trois minutes! A cause de la décéaration de guerre.
Mon père travaille à Berne, comme juriste au bureau de l'économie de guerre pour les affaires de marché noir, dans le département des viandes! Il nous raconte des histoires rocambolesques de troupeaux de cochons qui disparaissent dans la nature sans laisser de trace! Il a beaucoup d'humour et l'on rit beaucoup quand il nous rend visite.
Je me douche et me pomponne comme un gigolo. La mode est au style Zazou, col de chemise très haut, petit nud de cravate, veston trop long, pantalon tuyau de poêle. J'ai l'air d'un con, j'en suis bien conscient, mais rien à faire, je dois être semblable aux copains, sans cela j'aurais des histoires...
Mes habits viennent d'un marchand d'occasion, un monstre à la tête d'hydrocéphale ( Acromégalie: une maladie qui gonfle les os d'une manière insupportable!) Il vend ces fripes laissées par les riches étudiants étrangers qui sont rentrés chez eux au début de la guerre.
Mon veston anglais a coûté trente francs, je ne le mets que pour de grandes circonstances! Comme aujourd'hui pour sortir des filles !
Le thé dansant commence vers trois heures, par cette chaleur, on va souffrir. Il faudra être gentil et galant, et faire danser les filles à tour de rôle, même les laides. Elles ont vécu des aventures de cauchemar, c'est par miracle qu'elles sont arrivées là... En poussant mon vélo, je grimpe les raidillons qui mènent vers le camp. Je ne me sépare jamais de cette bicyclette, sans elle je suis invalide! Devant la porte du camp, les filles sont déjà là, les copains aussi.
Tout le monde est endimanché. Je prends une fille sur la barre de mon vélo, les autres prennent le tram. Le dancing est presque désert, notre arrivée réveille l'orchestre. Il y a un très bon trompette Philippe Brun, un Français qui a échappé au service en Allemagne. A peine arrivés, on commence à danser.
Les filles sans cavaliers dansent entre elles, on est très joyeux, on transpire en cadence... L'orchestre joue ce qu'on veut. Nous buvons du thé, ce n'est pas cher, en remplissant la théière d'eau chaude aux toilettes, nous pouvons tenir jusqu'à cinq heures! On ne perd pas de temps en discussions, on danse jusqu'à l'épuisement.
Les filles dansent mieux que nous, elles nous apprennent des pas inconnus; on a l'air de ce qu'on est... de braves lourdauds...
Je suis fauché, les copains aussi. Ils sont apprentis et ne gagnent rien; les filles payent pour nous... Elles gagnent un petit pécule en travaillant au camp. C'est un peu gênant, mais tant pis!
Ma partenaire est une Parisienne; rousse, toute frisée, d'origine polonaise, elle est la plus joyeuse de toutes, car sa famille est en Suisse! Elle s'appelle Kitty Link.
Elle demande des danses russes et danse comme une folle, nous l'entourons en claquant des mains. Les clients sont médusés, mais personne ne proteste. Les autres filles viennent d'Allemagne, d'Autriche, de Pologne, elles parlent toutes le français, elles sont de bonnes familles, c'est visible. Elles parlent plusieurs langues; elles ont reçu une excellente éducation. Nous avons l'air plutôt prolète! Toute l'Europe chasse les Juifs, sauf l'Italie et la Suisse.
Une des filles se plaint qu'on leur donne du porc à manger au camp. Les copains se bidonnent, L'un d'eux dit:
=" Nous on mange du Juif depuis deux mille ans!..." Je suis consterné! Il ajoute:
= A l'église!... à la communion, on boit le sang du Christ et on mange sa chair!..."
Merde... Je suis non-croyant, mais des trucs pareils c'est incroyable. J'essaie de changer la conversation; mais ils sont lançés, mes salauds: Philippe Brun vient à notre table, on raconte des histoires vaudoises, tout le monde se marre, l'accent vaudois a un grand succès; Jésus Christ est oublié...
Pendant les tangos les copains frottent leurs érections contre le ventre des filles qui ont l'air de trouver ça épatant. Moi je me tiens à carreau, j'ai promis à la chef du camp que nous serions sérieux; question sexe, on sait se tenir... nom d'un chien!
Philippe Brun échange des souvenirs de Paris avec Kitty, on écoute bouche bée: Montmartre, Montparnasse, toutes ces "montagnes" sous la botte allemande, les grands boulevards, les théâtres.. "Ah... revoir Paris..." Comme chante Charles Trenet! On a les larmes aux yeux...
Nous, on tenait pour la Françe, cette France éternelle, remise dans le droit chemin, par le héros national, le " Maréchal-nous-voilà"... Le père du peuple, la respectabilité personnifiée. La messe tous les matins!
Il livre les Juifs français aux Allemands, cela jette une ombre sinistre sur ce "redressement" national et la fraternité! Les Français disent que la guerre est finie... Pour eux d'accord!
Maurice Chevalier chante tous les jours à la radio et Tino Rossi aussi, et Rina Ketty et George Milton, et je ne sais qui encore de rassurant... Lorsque la France chante, tout va bien...
Philippe Brun est enchanté d'être en Suisse, il ne tarit pas de compliments sur "Lausanne et les environs" Il affirme que certains soir le dancing est bourré de soldats allemands... Ils viennent en permission, ils ne se gênent pas, ils sont déjà chez eux, comme à Davos, en pays conquis...
A cinq heures, on descend en joyeuse bande à Ouchy. On "fait" le quai et l'on rentre à pied à travers les vignes, montant vers la Rosiaz, tout en haut, où la vue est superbe... Je pousse mon vélo d'une main et tiens ma Parisienne par la taille.
Les autres marchent devant nous , une fille commence à pleurer; je suis inquiet, j'ai peur qu'un de mes copains avec son tact habituel ne l'ait blessée. Je rejoins le groupe, la fille sanglote entre deux copines, elle a perdu toute sa famille à Treblinka...
On commence à apprendre des noms étranges, des noms de cauchemar... On ne sait rien en Suisse, on ménage les nazis. Elle voudrait mourir; on la cajole, on essaie de la consoler, mais devant ce malheur, on reste sans voix. C'est sûrement vrai, ces histoires de camps de concentration collent bien avec la mentalité allemande...
= Si les Boches arrivent, fanfaronne un copain, moi je prends le maquis, je vais à la montagne, à un alpage, ils n'oseront pas venir dans nos montagnes...
= Et tes parents tu les laisses tomber?...
= Mes parents, je m'en fous, ils sont pour les Allemands! Qu'ils s'arrangent tout seuls, merde!
J'essaie de changer de sujet, mais les larmes de Sarah nous ramènent toujours à la guerre.
On est arrivé. La chef du camp nous reçoit froidement, on est en retard d'une demi-heure. J'explique le coup de cafard de Sarah. Elle comprend: On reste là comme des idiots... Les filles ont rejoint leurs quartiers. On a les couilles pleines, on est frustré. On décide d'aller au café du Pont de Chailly.
Il y a des chances de rencontrer des filles, pour la plupart des braves suissesses allemandes qui viennent au pair apprendre le français et l'amour, dans notre bon pays de Vaud.
Le dancing est derrière le café du Pont. Une grande salle lugubre et sans âme, au parquet ciré, des meubles affreux, on se dirait dans une salle paroissiale, décorée avec des guirlandes de papiers. C'est sinistre, on fait de drôles de têtes.
Il n'y a presque pas de filles. On est fauchés, il nous reste juste de quoi payer une bière, après c'est la ruine.
Je décide de rentrer; les copains, eux, espèrent encore, peut-être qu'une fille va sauter le mur pour faire une petite danse pendant que les patrons sont au ciné!
De toute façon, ces frottages, moi, je n'aime pas cela! Je laisse les copains affamés, et je vais à la Rosiaz au terminus du tram où il y a une villa habitée par des jolies filles. Au rez-de-chaussée une gentille Bernoise est en train de rêvasser à la fenêtre. Elle parle très bien le français, je la connais depuis quelques mois.
Ses patrons sont sortis: Elle sourit et me propose de la rejoindre dans sa chambre. Il est tard, elle ferme la lumière. On reste à la fenêtre, je la pelote prudemment. Elle est assez farouche, je dois être prudent si je veux arriver à mes fins... Je n'en demande pas tant, qu'elle me prête sa main et je serais aux anges!
Je la bécote doucement dans le cou, elle rit et gigote. Je sens que je suis sur la bonne voie. Il fait sombre, j'engage ma main sous sa jupe sans rencontrer de résistance, mon cur bat la breloque, cette fois ça y est! ... Un rugissement sous la fenêtre! Les salauds, les copains sont là! Ce qu'ils ont dû se marrer, les idiots. Ils n'en perdaient pas une miette...
La Bernoise s'est retirée d'un bond, elle me chasse...
= Tu n'es pas gentil, je t'aimais bien, tu t'est moqué de moi, avec tes copains... Elle est furieuse et déçue. Je pars la queue entre les jambes, si j'ose dire.
Les copains se roulent par terre de rire. La lune éclaire la scène d'un rayon sinistre. Furieux, je donne des coups de pieds dans les formes qui se roulent à mes pieds...
= Arrête, tu es fou, c'était pour rire!
Je n'ai pas du tout envie de me marrer. Je saute sur le vélo et me laisse descendre jusqu'à la maison. Je roule à toute allure sans phare, dans la nuit claire... Ma gentille Bernoise ne se laissera plus toucher maintenant... Enfin, on verra demain.
Ma mère lit sous la lampe dans sa chambre.
= As-tu faim? Va voir à la cuisine, j'ai préparé quelque chose.
Si j'ai faim! Je ne tiens plus debout. Je n'ai rien mangé depuis midi, il est onze heures... Je reviens de la cuisine avec mon assiette, je m'installe en face d'elle.
= C'est un roman anglais? Des histoires de fantômes?
Elle commence à raconter:
= Bon, un beau matin de printemps, Mrs Maggrow décida de rendre visite à un ancien condisciple qui venait d'hériter d'un château en Ecosse...
Je reste les oreilles grandes ouvertes, ma mère traduit le texte à la vitesse de lecture française... Elle raconte si bien!
Je suis comme une petite souris hypnotisée par ce talent. J'écoute et je rêve qu'un jour j'irai en Angleterre...
Je verrai des châteaux hantés, des greens, des chevaux, du porridge, de la bière noire et des saucisses... Quel monde merveilleux que l'Angleterre...

 

FIN

Guy Dessauges

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