"L'institut"

 

    Premier commandement:
"Les intérêts de l'institut passent avant toutes autre préoccupations" Chaque matin je lisais avec satisfaction ce paragraphe inscrit sur le mur au-dessus de ma tête, derrière mon bureau. Il représentait la philosophie de l'institut, et me rassurais sur sa pérénité ! Un institut de recherches sur le cancer, doté d'un capital de trois milliards de dollars, c'est quelque chose.
Après un week-end délicieux dans le Nevada; le lundi matin, je m'installais avec un soupir de satisfaction dans mon confortable fauteuil de directeur des recherches. 
Les affaires vont bien, pour notre institut, nous avons reçu cette année, une rallonge de 500 millions de dollars d'un magnat de l'acier, qui vient de mourir d'un cancer. On s'est attribué une augmentation substantielle. malgré  nos hauts salaires, l'argent est la clef du succès... Et ce genre de clef ouvre toutes les portes.
Je dois Je dois dire d'emblée que nous étions des "chercheurs" et que nous savions très bien ce que ce mot veut dire. Ne pas confondre avec "trouveur"! A un Congrès de spécialistes du cancer, je rencontrai un ancien condisciple qui avait disparu de mon horizon depuis bien longtemps. Jim était resté le même timide et distrait... Il travaillait dans un institut semblable au nôtre, mais il tirait le diable par la queue... Je lui proposai un emploi dans notre laboratoire. 
Il travaillait sur l'immunité acquise et il avait le type du savant sérieux et rêveur qui impressionnerait facilement les donateurs pleins de bons sentiments qui soutenaient notre institut.
Dès son arrivée, Jim me remit une page dactilographiée, qui expliquait de façon embrouillée une théorie qui me dressat les cheveux sur la tête! Mon bon Jim était sur le chemin d'une découverte fondamentale pouvant guérir toutes les sortes de cancer! En deux mots un supermarché génétique attirant les métastases. Une fois les cellules concentrées dans un seul endroit de l'organisme, on les détruit! C'était la pire chose qui pouvait nous arriver! Si cette découverte voyait le jour, nous allions à la ruine. Chez nous transformer les chercheurs en trouveurs est contre-productif.
Je confiai un labo à Jim et surveillai attentivement ses expériences en faisant attention aux résultats; je ne devais en aucun cas décourager Jim , sinon il me filerait entre les doigts. Pendant les vacances de Jim, je contrôlai avec soin ses résultats... Le pire était arrivé, cela marchait sur les animaux, sans trace de toxicité. On pouvait passer aux essais sur l'homme. Sur les inguérissables. Pour gagner du temps, je faussai les résultats en refroidissant les substances... Lorsque Jim revint de ses vacances, je lui montrai les résultats. Jim haussa les épaules. Il avait certainement fait une faute quelque part. Il allait rapidement trouver la solution, je ne devais pas m'en faire! Il refit une expérience devant moi et dit d'un air satisfait: Tu vois, c'est une question de température.
Devant moi je voyais la ruine. Jim ne voulait pas bréveter son médicament, il voulait le donner au monde! Recevoir le prix Nobel! Je ne voyais qu'une solution, éliminer Jim et son maudit produit.
Il y allait du travail de milliers de chercheurs, de cliniques spécialisées, de l'élite de la science et je ne sais quoi encore. Tout une industrie réduite à néant uniquement par la faute d'un chercheur idéaliste! Qui a le culot de trouver quelque chose.
Jim était devenu un habitué de notre maison, personne n'était dans le secret, à part ma femme. Je devrais supprimer Jim moi-même! Tout d'abord je devais être certain que Jim n'avait pas laissé traîner des notes, des informations, quoique ce soit qui pourrait attirer l'attention sur ce succés. Je contrôlai avec soin l'ordinateur de Jim. Cette machine n'était pas reliée aux autres pour des questions de sécurité. Mais par prudence je devais contrôler le système des autres ordinateurs , peut-être détruire le fichier central. Tant pis pour les dégats, Mais la sécurité avant tout, il s'agissait de milliards.
Ma femme trouvait Jim charmant, en effet il avait quelque chose de touchant avec son air d'éternel étudiant, sa mèche tombant sur ses yeux. Ses gestes un peu gauches, sa démarche sautillante et incertaine de fils de bonne famille.
En l'observant, je commençai à redouter Jim... Je savais de quoi ce génie était capable. Il était cent fois plus intelligent que moi, je devais faire attention. Je devais me débarasser de lui, par n'importe quel moyens. Une âme criminel surgissait des bas fonds de mon subconcient. Je complotai contre le but même de mon institut... J'attendai un deus ex machina qui me sauverait! Un accident de voiture... Un accident de chasse classique. Impossible Jim adorait les animaux ! Il fallait faire vite Finalement il ne restait qu'une solution radicale... Une balle dans la tête. Pas de trucage... pas de plan machavélique... le moyen le plus simple possible! Ensuite la destruction de son labo, pour qu'il ne reste plus aucune trace de ses travaux. Pour m'encourager, je gardais devant les yeux les chercheurs en chômage... Il s'agissait de la vie de plusieurs centaines de chercheurs et de leurs familles garnies de bébés blonds! De villas entourées de gazons bien tondus, de barbecue électriques, de piscines bleu azur, de garages remplis de voitures et de trucs épatant! J'en avais le coeur brisé, tous ces chers petits allaint faire la queue au chômage, et mourir de faim! 
Sous le prétexte de fêter sa découverte, j'invitai Jim à une tournée en garçon. Le quartier rose de la ville était devenu un vrai coupe -gorge. Jim aimait se frotter à la racaille, comme la pluspart des gens convenables. Après avoir rôdé de boîtes de strip chic en bar louches, il était minuit passé. 
J'arrachai Jim à l'afligeant spectacle d'une stripteaseuse défraîchie et saoûl: Je sortis du local en tenant Jim qui vacillait... complètement ivre...
Dès que l'on fut dans la ruelle déserte, je sortis un pistolet de ma poche, souvenir de guerre de mon père, et tirai droit entre les deux yeux de Jim qui tomba à la renverse en souriant, sans se rendre compte qu'il quittait ce monde pourri pour toujours.
Je jetai l'arme dans une bouche d'égout et rentrai immédiatement dans le bar, en clamant que l'on venait d'être victimes d'une attaque à main armée... 
Tout se passa comme dans un filme de série B... Des flics partout, des interrogatoires énervés... Puis subitement, la solitude et le silence. Je rentrais chez moi juste avant midi... accablé et soulagé. Je n'avait qu'une idée en tête détruire le labo de Jim le plus rapidement possible mais je n'en avait pas la force... Ma femme était chez sa mère comme tous les dimanches. Je dormi jusqu'au soir. J'allai au labo désert... En pleine nuit je brûlai dans le four du labo les carnets de notes de Jim. Je mis les ordinateurs en panne. Ils n'étaient pas reliés aux autres machines pour des raisons de sécurité. Je laissai tomber sur le sol deux produit chimique à action lente qui allaient produire un incendie à haute températur. Puis je rentrais le coeur lourd chez moi annoncer à ma femme la mort de Jim! J'avai l'impression d'avoir sauvé le monde d'une catastrophe. Malgré l'heure tardive ma femme était assise dans le grand salon en robe du soir, avec un verre à la main, elle se leva calmement en souriant tristement et me tendit un papier... Avant que je lui explique le drame, elle dit d'une voix tremblante: "J'ai un cancer de la pire espèce, lis ce rapport. Heureusement que Jim a trouvé ce médicament!" 
Je compris subitement qu'elle était la seule chose au monde que j'aimais... Je la pris dans mes bras, stupide et consterné... Je savais que devrais terminer les essais de Jim bon gré mal gré... héritage maudit... Tant pis pour les milliers de chercheurs dans le monde... tant pis pour les bébés blonds! Pas besoin des notes de Jim j'avais tout dans la tête... J'aurai peut-être un prix Nobel, mais je ne serai plus jamais un homme heureux. 

Guy Dessauges

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