"Mon Faust à moi ..."

 

    Par ce beau matin ensoleillé, je fis à pied, le chemin jusque chez mon éditeur. J'étais d'excellente humeur et je me réjouissais de la bonne farce que j'allais lui faire. 
J'avais copié le Faust original de Goethe, grâce à un logiciel myrifique qui déchiffrait les caractères étrangers sans problème. 
Mon éditeur, Monsieur Drucker, un Allemand actif et bon commerçant m'avait sauvé de la vie besogneuse de l'écrivain sans succès qui m'attendait, en reprenant mes textes jusqu'à ce qu'ils soient vendables ! Il avait à son compte une liste impressionnante de best sellers. Il était le self-made-man dans tout son horreur. Petit, rondouillard et vif, des lunettes d'écaille sur le nez, un cigare puant, mâchouillé entre des lèvres tannées par la nicotine. Trois poils sur le crane, qu'il collait méticuleusement en travers de sa patinoire à mouches. 
Il se tenait à l'affût derrière un bureau bordelesque, couvert de manuscrits tachés par des traces de café, de miettes d'origine douteuse et de restes de sandwichs indéfinissables! Auxquels personne ne devait toucher ! Il était infatigable et très gentil... Il n'était pas avare, j'avais assez d'argent, pour faire ce que je voulais. 
Sa jolie secrétaire sortait tout droit d'une bande dessinée... Blonde platinée, un décolleté à donner le vertige... Elle circulait en équilibre instable perchée sur ses talon à aiguilles, et nous donnait le mal de mer. 
Brucker l'écoûtait... car il pensait, sans doute avec raison, qu'elle représentait la voix du peuple... Ce peuple de lecteurs candides qui lui remplissait les poches de fric... 
Je posais le manuscrit sur son bureau avec l'air triomphant de l'auteur à succès. C'est à dire un rictus arrogant de satisfaction... 
Drucker regarda le titre avec méfiance... Faust hurla-t-il.... C'est une histoire de boxeur ! (En allemand "Faust" veut dire poing )! Je gardais un silence dédaigneux. Il feuilletait le petit manuscrit de 200 pages avec un air blasé... 
- Qui c'est ce type : Méphistophélès ? Ce nom est trop long, je propose Félix ! ... Il y a une nana là-dedans ? Marguerite, t'es fou, c'est démodé, on l'appellera Chantal, pour l'édition française, et pour l'allemande: Heidi. Les histoires de filles abandonnées se vendent encore bien, surtout si elles sont jolies et bien salopes ! Ajouta-t-il d'un air satisfait... 
Surpris, je le regardais stupéfait... Il ne connaissait pas le chef-d'œuvre de la littérature allemande! Ou bien il jouait la comédie! Il prit un air dégoûté : 
- La nuit de Valpurgis... où as-tu trouvé ce nom ? On fera ce bal chez "Bébert le ventre en l'air" pour l'édition française et pour la version allemande ce sera : "Fest beim Bahnhof Zoo" C'est très évocateur! C'est le rendez-vous des putes et des drogués à Berlin! Dieu et l'enfer... Tu t'imagines que l'on croit encore à ces balivernes... 
Et ces anges ! Des soldats de l'Armée du Salut... arrivant en ULM... C'est mieux ! La magie, idiotie démodée !... Une banque de petits crédits ! Tu reçois de l'argent, tu rembourses et tu leur dois le double... A 18 % par mois, ça c'est de la magie ! Le public connaît ! 
Le chœur des anges ! Des putes dans un bordel qui fêtent l'anniversaire de la matrone ! En chantant " Mimi pattes en l'air..." Et ce Burgdorf, c'est en Suisse ! On met la scène sur la Repperbahn à Hambourg... C'est le rendez-vous des chauds lapins...
On remplace Dieu par Benito, chef de la mafia... Et l'enfer par un concert Rock ! Ou mieux encore, un défilé Techno ! ... Au fond, tu sais, ton histoire ferait une bonne pièce de théâtre, ou un opéra super-techno ![1] Je vais étudier la question... Ce Wagner prête à confusion, on le remplace par un psychiatre nommé "Psyqui !"
Je ne savais que répondre, je bredouillais que j'allais réécrire le texte... En rentrant chez moi je me demandais sérieusement si le Faust de Goethe était un chef-d'œuvre... 
Il s'agissait sans nul doute, d'un texte mystificateur, écrit par des étudiants munichois à la fête de la bière !... Déjà le fait que Goethe l'ait soi-disant fait publié après sa mort est plutôt douteux, cela sent la farce estudiantine... titine ! 
Je pourrais "arranger" ce fait divers pour Drucker, sans difficultés... 
Cette histoire stupide et bigote allait enfin prendre, grâce à mes retouches, une forme actuelle... L'on avait déjà rempli de caca d'artiste des boîtes de conserves exposées dans les musées du monde entier ! Pourquoi des scrupules ? 
Je songeais déjà à un remake de la comédie humaine du Dante, qui est encore plus stupide que Faust... Vous me direz que ces histoires sont sans intérêt et que c'est la langue qui fait leur valeur... 
Une belle langue, qui ne transporte pas d'idées neuves n'est pour moi que lettre morte ! Il en est de même pour le beau langage transportant des malédictions et des mensonges ! 
Arrivé chez moi, je trouvais un message de Drucker, il voulait, tous comptes faits, que l'histoire se passe dans un grand bureau... où notre Faust serait la victime du mobbing de ses collègues. 
Félix serait son sauveur. Il lui aiderait à monter en grade et à se venger. Grâce à une secrétaire à la bouche pulpeuse, un peu pute. Elle le ferait chanter, en lui faisant croire qu'elle était enceinte de lui ! Cette nouvelle version sentait l'influence de la secrétaire! (Sacré Drucker, j'avais réussi à lui faire lire le Faust de Goethe... S'il savait la vérité, il m'étranglerait !) 
Finalement Faust, bourré d'hormones de croissance finirait ses jours, écrasé par un tram, portant le numéro 666... (Celui de Satan.) Seul concession à l'histoire bien chrétienne et bien pensante du Faust classique. Dont il existe 1600 versions adorées des enfants. 
La morale littéraire doit être élastique... Dieu retrouvera certainement ses petits... La mort dans l'âme, je me mis au travail. Maudissant ma stupide farce... 
En travaillant, je reconnus qu'avec un truc pareil nous allions faire fortune ! Mon éditeur Drucker avait raison, il faut plaire au lecteur si non, l'on reste coincé pour toujours, dans les rayons inaccessibles et poussiéreux d'une bibliothèque. C'est plus positif d'échouer dans les rayons des kiosques de gare ! 
Je pensais avoir la paix, mais mon cher Drucker me téléphonait tous les jours pour ajouter des modifications. (Il lisait entre deux coups de téléphone...) 
Sur l'insistance de sa secrétaire, il finit même, par accepter l'idée de Dieu dans ce fatras, avec une scène finale où se rencontreraient tous les personnages, y compris le Pape, avec Dieu le Père, au milieu, déguisé en père Noël... Les anges devant, agenouillés, pleurant de repentir... Costumés en mafieux, costumes noirs en polyester garanti pur et canotiers blancs... 
Pour la version hollywoodienne, on ferait entrer la Vierge qui chanterait l'air de la reine de la nuit de l'Opéra de Mozzarella, tu sais bien... Ce petit compositeur allemand (sic !) Je proposais la mort de Boris Godounov, mais il trouvait l'air trop déprimant ! On se mit d'accord pour proposer "Le Messie" de Haendel... le célèbre compositeur anglais ! 
De toute façon, les pontes de Hollywood choisiront leur compositeur maison, celui qui assemble les chutes de musique de film dans les corbeilles à papiers des tables de montages... Il avait eu le grand prix de Busac Kontemporaine pour grandes surface, au cours d'une Aktion de la Star allemande, Boueux... Ce type crasseux qui exposait des sandwichs Big Mac dégoulinants de suif sur des poubelles pleines de harengs pourris, flottant sur une mer de sang... 
Symbole élégant exprimant la lutte contre la consommation eugé-nique ta mère... Comprenne qui pourra ! 
Ce qui est important, si l'on veut faire un tabac auprés du bon peuple, c'est que le final fatal soit grandiose, incompréhensible et nébuleux. 
Lorsque j'arrivais chez Drucker, ma nouvelle version sous le bras. Il avait déjà vendu mon oeuvre à Hoolywood. 
Le metteur en scène serait J. Fokyou, qui avait fait les plus grands films cochons de l'histoire du cinéma américain obligeant les stars à jouer des scènes à poil... Pas des scènes d'amour ! De simples actions, comme laver la vaisselle, passer l'aspirateur. Chercher une boucle d'oreille sous le lit ! En mini jupe et sans culotte... Inoffensif!... 
Les ligues des Vertus Respectables, en guerre contre la concupiscence n'ont pas eu le temps d'agir... Ces ligues préfèrent voir à la TV une opération de la prostate à l'heure des repas. Chacun ses goûts... En insistant un peu, Drucker me donna un chèque, de quoi passer des vacances épuisantes sur le navire suédois PornoCruser. Où tout est compris, même le lift-boy chinois...

Guy Dessauges

Autres textes